Imaginez un match que vous avez vu, vécu, célébré ! Une victoire arrachée dans l’effort, un but en prolongation, un trophée soulevé sous les cris. Puis imaginez que, deux mois plus tard, quelqu’un vous explique que tout cela n’a jamais vraiment compté. Que le vainqueur est devenu perdant, et que le perdant est désormais champion. Imaginez, plus troublant encore, que le coup de sifflet final ne marque plus la fin d’un match, mais seulement une pause – le temps qu’une instance vienne, des semaines après, en redéfinir l’issue.
Ce n’est pas une fiction. C’est le basculement qu’a acté la décision rendue par le Jury d’appel de la Confédération Africaine de Football dans la nuit du 17 au 18 mars 2026. Près de deux mois après la finale jouée à Rabat le 18 janvier, l’instance a décidé que le Sénégal, vainqueur sur le terrain (1–0 après prolongation), devait être déclaré perdant par forfait, et que le Maroc devait être sacré sur un 3–0 administratif. A travers ce geste, la CAF n’a pas seulement modifié un score. Elle a installé l’idée qu’en Afrique, le réel du match peut être renversé par la froideur d’un bureau.
Il faut être précis : le scandale ne réside pas dans l’existence des règles. Un football sans règles n’est qu’une foire. Le scandale réside dans l’usage qui en est fait, dans la brutalité sélective de leur application et dans cette prétention à faire dire au droit ce qu’il ne devrait jamais produire : une autre vérité que celle du terrain. Car enfin, le Sénégal n’a pas été battu. Le Sénégal a gagné. Pape Gueye a marqué en prolongation. Le trophée a été soulevé. Le match a eu une fin. C’est précisément cela qui rend la décision si lourde et scandaleuse: elle ne sanctionne pas seulement un comportement, elle annule après coup une réalité partagée, vécue, vue par tous.
La défense classique des bureaucraties est toujours la même : il fallait « faire respecter les règles ». Cette formule est commode et presque hygiénique. Mais derrière cette propreté réglementaire, une question inconfortable demeure: pourquoi avoir choisi de frapper le résultat lui-même, alors que l’arsenal disciplinaire permettait de viser les responsables ? L’entraîneur a été sanctionné, des amendes infligées, des suspensions prononcées, des supporters emprisonnés. Autrement dit, le droit disposait déjà des instruments nécessaires pour corriger sans détruire. Et pourtant, ici, il a été délibérément mobilisé dans sa forme la plus radicale : effacer la victoire. C’est là que se situe la faute historique. Lorsqu’une institution ne punit plus des acteurs mais réécrit l’issue d’une finale, elle cesse d’être arbitre ; elle devient auteur et partie. Elle ne protège plus le jeu ; elle le remplace. Elle ne garantit plus un cadre ; elle fabrique un récit. Ce récit, cette fois, est d’une brutalité saisissante : un 1–0 conquis dans l’effort peut être remplacé, à distance, par un 3–0 décrété. Le terrain parle, le bureau corrige.
Pourtant, même en se réfugiant derrière les articles 82 et 84 du règlement, l’argumentation ne résiste pas à l’épreuve des faits. Ces dispositions visent un abandon du match – une sortie définitive, une rupture irréversible du jeu. Or ce qui s’est produit à Rabat ne correspond pas à cette qualification. Oui, les joueurs sénégalais ont quitté temporairement la pelouse dans un moment de tension. Mais ils sont revenus. Le jeu a repris. Le penalty a été tiré et manqué. Les prolongations ont été disputées. Le match est allé à son terme. Le but décisif sénégalais a été inscrit. Les médailles ont été remises. Le trophée a été soulevé. Il n’y a donc pas eu abandon, mais un incident au sein d’un match qui n’a jamais cessé d’exister. C’est ici que le raisonnement bascule : en assimilant une interruption à un abandon, la CAF transforme un fait partiel en qualification totale. Elle étire la norme au-delà du réel. Elle privilégie la lettre contre l’évidence. On objectera que l’incident était grave. L’était-il ? Mais la gravité n’autorise pas la dénaturation. Une institution sérieuse distingue, proportionne, sanctionne sans abolir. Ici, la CAF n’a pas constaté la mort du match ; elle l’a décidée après coup.
Le plus grave est ailleurs : dans la jurisprudence morale ainsi créée. Un football où le résultat n’est plus scellé par le terrain est un football livré à la suspicion permanente. Si la règle peut réécrire une victoire aujourd’hui, elle peut demain en produire d’autres. Dès lors, l’après-match devient un espace d’intervention. Et dans cet espace s’installent inévitablement les influences, les rapports de force et les soupçons de corruption. Non par accusation, mais par logique. Quand le réel n’est plus souverain, l’intervention devient structurellement possible. Voilà pourquoi cette affaire dépasse largement le Sénégal et le Maroc. Elle touche à la crédibilité même du football africain, à sa gouvernance, à cette difficulté persistante à faire coexister la rigueur du droit et le respect du réel.
Le contraste temporel achève de rendre l’ensemble accablant. Deux mois pour défaire ce que des millions de personnes ont vu. Deux mois pendant lesquels le résultat est devenu mémoire, émotion, histoire. Deux mois pendant lesquels, en parallèle, d’autres conséquences (humaines, judiciaires) se déployaient immédiatement. Le droit, ici, arrive tard pour frapper fort. Et cette dissonance nourrit le doute. Il faut donc appeler les choses par leur nom. Cette décision n’est pas un simple excès. Ce n’est pas une maladresse. Ce n’est pas une erreur technique. C’est une rupture avec un principe fondamental : la primauté du terrain.
C’est peut-être là que se loge la confusion la plus profonde : appliquer la règle n’est pas encore rendre justice. La première relève de la conformité, la seconde de l’équilibre. L’une applique, l’autre juge. Une norme appliquée sans discernement peut produire une décision juridiquement défendable, mais sportivement et moralement contestable. La justice, elle, exige de tenir ensemble le texte et le réel, la faute et son contexte. Là où la loi tranche, la justice pèse.
Pourtant, malgré les communiqués et la solennité des décisions, une chose demeure hors d’atteinte : la mémoire. Elle se souvient que le Sénégal est revenu sur le terrain. Que le match a repris. Que le penalty a été tiré. Que les prolongations ont été jouées. Que le but a été marqué. Que la coupe a été remise. Au fond, la question est simple : veut-on encore d’un football où l’on joue pour savoir qui gagne, ou accepte-t-on désormais un football où l’on joue, puis où l’on attend que les bureaux décident ce qu’il fallait voir ? Si c’est la seconde option, alors il faudra changer les mots. Ce n’est plus une compétition. C’est une mise en scène. Et lorsqu’une institution arrache la coupe au vainqueur pour la tendre au vaincu, elle ne sauve pas le football africain. Elle le met en doute.
Dr Mamadou Akila Bodian
Chef du Laboratoire des Études Sociales
Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN-UCAD)
