Le 17 mars 2023 restera à jamais gravé dans ma mémoire. Ce jour-là, j’ai été arrêté par le régime de Macky Sall. Trois ans ont passé, mais les souvenirs demeurent intacts, lourds et persistants.
Ce fut le début d’un parcours que je n’aurais jamais imaginé vivre. Les geôles de la gendarmerie d’abord, puis la cave du tribunal de Dakar, avant d’être conduit dans un univers qui m’était totalement inconnu : la Maison d’arrêt et de correction de Rebeuss, plus connue sous le nom de « 100 mètres ».
Dès l’arrivée, une réalité brutale s’impose. La fouille intégrale vous fait comprendre immédiatement une chose : vous n’avez plus de vie privée. Même votre propre corps cesse d’être un refuge. Dans cet instant précis, on réalise que la privation de liberté ne se limite pas aux murs d’une prison ; elle s’insinue dans la dignité même de l’individu.
À Rebeuss, la maltraitance n’était pas nécessairement physique. Elle était plus insidieuse, plus profonde : psychologique. Les conditions d’hygiène et de détention étaient telles qu’elles sont difficiles à décrire avec des mots. Trois ans après, j’en porte encore les traces. C’est pour cela que j’ai décidé aujourd’hui d’en parler publiquement, sans détour ni filtre.
Je pourrais raconter en détail la vie à l’intérieur, les nuits longues, les regards perdus, la promiscuité, l’humiliation silencieuse que vivent tant de détenus. Mais le but de ce témoignage n’est pas d’exposer la souffrance pour la souffrance. Il est de rappeler une vérité simple : ce passé est encore trop récent pour être effacé de nos mémoires.
Une nation ne peut construire son avenir en oubliant ses blessures. La mémoire est une responsabilité collective. Elle nous oblige à regarder en face ce qui s’est passé, à reconnaître les abus et à tirer les leçons nécessaires pour que cela ne se reproduise plus.
Aujourd’hui, nous ne cherchons ni vengeance ni haine. Mais nous refusons l’oubli.
Oui, nous sommes prêts à pardonner. Mais le pardon ne peut exister sans justice. La justice est la condition de la réconciliation véritable et de la dignité retrouvée.
Se souvenir, ce n’est pas diviser.
Se souvenir, c’est refuser que l’injustice devienne une habitude.
Trois ans après, je parle.
Pour la mémoire.
Pour la dignité.
Et pour la justice
« Les Échos d’une âme fracturée »
Oumar Alioune Kane
