Le 9 avril 1989 marque le point de départ de la crise sénégalo-mauritanienne (1989-1991) plus connue sous l’appellation « Événements Naar yi », dont le 37e anniversaire est commémoré aujourd’hui.
Cet épisode tragique s’inscrit dans un contexte sahélien marqué par des tensions récurrentes liées aux migrations pastorales. En effet, la sécheresse des années 1970 accentue la pression sur les ressources naturelles, poussant les éleveurs mauritaniens à empiéter sur les terres agricoles sénégalaises dans la vallée du fleuve Sénégal, espace stratégique de cohabitation entre agriculture et élevage.
C’est dans ce climat déjà fragile que, le 9 avril 1989 à Diawara, des affrontements éclatent entre paysans sénégalais et éleveurs mauritaniens. La situation bascule lorsque des gardes-frontières mauritaniens ouvrent le feu sur des civils sénégalais, déclenchant une spirale de violences.
Très rapidement, les tensions s’étendent aux grandes villes, notamment Dakar, Thiès, Mbour, Saint-Louis ou Kaolack, où des ressortissants mauritaniens, souvent commerçants, sont pris pour cible.
En représailles, des violences similaires éclatent en Mauritanie contre les Sénégalais. Le bilan humain est dramatique, car des centaines de morts, des mutilations, des viols et des déplacements massifs de populations. Face à cette escalade, le Président Abdou Diouf décrète l’état d’ugence et appelle au calme dès le 24 avril 1989, condamnant fermement les pillages.
Dans le même temps, un vaste pont aérien est mis en place avec l’appui de la France, de l’Espagne, de l’Algérie et du Maroc, permettant l’évacuation de plus de 250 000 personnes dans les deux sens. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont alors rompues avant d’être progressivement rétablies en 1991, puis normalisées en 1992 avec la réouverture des frontières.
Toutefois, le Sénégal et la Mauritanie frôlent la guerre lorsque l’opposant historique du Président Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, lui demande de déployer les unités d’élite de l’Armée sénégalaise pour venger les citoyens sénégalais morts.
Cependant, le Président Diouf privilégie la diplomatie tout en déclenchant l’opération « Bilbassi » en disant que Wade réagit sous l’émotion. Dans ce contexte, la réaction de Wade reflète un sentiment largement partagé lorsque les Sénégalais sont rapatriés et arrivent à l’aéroport de Dakar devant le Président Diouf.
C’est une atmosphère horrible, marquée par des blessures graves, des mutilations et des viols commis par des Mauritaniens, dont certains agonisent même. Or, cela constitue un récit officiel; en effet, si l’on se base sur ceux racontés par nos grands-parents Walo-Walo, dont certains nous montraient les cicatrices de leurs blessures, à l’image des survivants du génocide rwandais de 1994, on se demande comment l’être humain peut faire cela à son prochain.
Dès lors, cette barbarie, fondée sur le mépris de l’homme noir, cimente les soubassements de la société arabo-berbère (Maures) depuis la traite orientale (du VIIe au XXe siècle). Par conséquent, l’exemple du sacrifice suprême des femmes de Nder en mars 1820, ou les travaux de Cheikh Tidiane Ndiaye dans son ouvrage Le génocide voilé, en sont une parfaite illustration. La vengeance s’installe chez tous les Sénégalais, surtout chez les Soldats qui pensent à venger leurs compatriotes.
C’est dans ce contexte que les Jambaars sont mobilisés pour défendre la Patrie et faire honneur aux populations du Nord, en donnant même à l’opération militaire, « Bilbassi », un nom de code inspiré de la prestigieuse bataille du légendaire roi du Fouta Toro, Samba Guéladjégui, au XVIIIe siècle.
Dès le 9 avril 1989 même, l’état-major sénégalais place l’Armée en alerte maximale, « GAÏNDÉ », mobilisant les unités de réserve générale, en particulier le Bataillon de commandos. Les forces de la zone militaire Nord sont rapidement renforcées par cette utilité d’élite aguerrie, comprenant notamment les Capitaines Mouhamadou Wade, Jean-Paul Ntap et Abdou Faboure, ainsi que le Lieutenant Yaya Farba Wane.
À leurs côtés, un escadron de blindés commandé par le Capitaine Babacar Faye et une batterie de 105 dirigée par le Capitaine Babacar Seck complètent le dispositif.
D’autres officiers participent également à cette mobilisation, parmi lesquels le Lieutenant Paul Ndiaye, le Chef de bataillon Djibril Thiandoum, le Capitaine Ada Koundoul, le commandant de zone Nord, Ousmane Goudiaby, et le Colonel Abdoulaye Diallo. Des moyens de débarquement adaptés à un terrain hydrographique sont déployés afin d’éviter les difficultés rencontrées lors de l’opération Fodé Kaba II en août 1981 à Farafenni pour traverser le fleuve Gambie. L’ensemble de cette armada est placé sous le commandement du Colonel Charles André Nelson, dans une logique de dissuasion claire.
Face à cette démonstration de force, l’État mauritanien redoute une intervention directe, notamment un déploiement de parachutistes et de commandos sur Nouakchott, à l’image de l’intervention sénégalaise en Gambie contre l’insurrection de Kukoy Samba Sagna.
Les points sensibles sont alors sécurisés, d’autant que la guerre éclair menée durant Fodé Kaba II par le corps expéditionnaire sous les ordres du Lieutenant-colonel Abdrahmane Ngom, avec les commandos du commandant Georges Boissy appuyant l’offensive des blindés venus de Yundum sur Banjul, avait marqué les esprits à l’échelle continentale et internationale.
Les Mauritaniens ont raison d’avoir peur, car l’Armée sénégalaise bénéficie d’une solide réputation acquise contre les Portugais en 1969-1974, lors de ses déploiements au Sinaï en 1974 et au Sud-Liban 1978-1984.
Au même moment, le Président mauritanien Maaouya Ould Taya reçoit le soutien militaire de Saddam Hussein (1937-2006), au nom du panarabisme, tandis que des purges internes frappent durement des militaires noirs (Wolofs, Toucouleurs, Soninkés), accentuant les fractures raciales au sein du pays. Malgré ce contexte tendu, les services de renseignement sénégalais parviennent à démanteler des réseaux d’espionnage, révélant la crainte qu’inspire l’Armée sénégalaise par les militaires mauritaniens.
Les positions militaires sont alors consolidées le long de la frontière (Mbane, Ndioum, Gamadji Saré, Rosso, Ourossogui, Agnam Siwol, Diawara). Donc, l’opération « Bilbassi » renforce l’attachement des populations du Nord à la Nation sénégalaise, portée par la détermination des Jambaars. Toutefois, la voie diplomatique finit par prévaloir sur l’escalade militaire, conduisant à la réouverture des frontières en 1992 et au retour progressif des commerçants mauritaniens au Sénégal.
Cependant, cette crise met en lumière des fractures plus profondes héritées de la colonisation. En effet, les frontières tracées durant la période de l’Afrique occidentale française en 1895 ont profondément bouleversé les équilibres sociaux et culturels.
D’une part, les Mauritaniens du Sud, majoritairement noirs (Wolofs, Toucouleurs, Soninkés), entretiennent de fortes similitudes historiques et culturelles avec le Sénégal, notamment à travers les anciens empires du Ghana, du Tekrour, du Walo et du Fouta Toro (du IVe au XIXe siècle).
D’autre part, les populations du Nord, les Maures, sont culturellement plus proches du monde arabo-berbère. Ainsi, depuis l’indépendance en 1960, ces différences n’ont cessé d’alimenter des tensions internes, marquées par des inégalités persistantes entre communautés.
Aujourd’hui encore, la situation politique en Mauritanie demeure tendue, notamment en raison des revendications portant sur un meilleur accès au pouvoir politique, l’abolition effective de l’esclavage et une répartition plus équitable des richesses, largement détenues par les Maures au détriment des Noirs pourtant majoritaires.
En outre, les séquelles de la crise de 1989-1991 restent visibles, en particulier lors des échéances électorales, mais aussi à travers la politique d’arabisation contestée par une élite intellectuelle noire soucieuse de préserver son identité wolof, toucouleur et soninké. Dans ce contexte, l’État sénégalais, en collaboration avec le Mali, est appelé à adopter une diplomatie plus pragmatique afin de défendre les droits des Noirs mauritaniens, d’autant que les Maures bénéficient du soutien de plusieurs États du Nord, tels que l’Algérie, le Maroc et certains pays de la Ligue arabe.
Du reste, il convient de souligner que la crise sénégalo-mauritanienne a également eu des conséquences sécuritaires désastreuses pour le Sénégal.
Le désengagement de ses forces du Sud vers le Nord en 1989 a permis au MFDC de se renforcer, notamment par la mise en place d’un dispositif militaire plus structuré et un réarmement massif, rendant ainsi la situation en Casamance plus complexe et plus coûteuse en matériel et vies humaines à partir de la deuxième moitié des années 1990.
Maodo Ba Doba
Historien militaire contemporain,
Professeur en Études stratégiques de défense et politiques de sécurité
